Facebook, un panopticon?

Ou Foucault et la servitude volontaire. Essai d’une analyse critique d’un objet du quotidien.

« Cessez d’être gentil, soyez vrai ! » nous dit Thomas d’Ansembourg.

Le panopticon, c’est le modèle de la prison parfaite inventée par le philosophe utilitariste J. Bentham. Le mot “panopticon” dérive du mot grec panoptos : le fait de tout voir. Au milieu de ce complexe se trouve une tour de surveillance équipée de vitres tintées. Autour de celle-ci se dresse un bâtiment circulaire composé de cellules qui prennent toute l’épaisseur du bâtiment. Les cellules sont sans cesse éclairées, et fermées du côté intérieur seulement par des barreaux. Ainsi, les surveillants peuvent, à partir de la tour, observer ce qui se passe dans chacune des cellules à tout moment. Les prisonniers ne peuvent cependant pas voir s’ils sont vus. Toute la subtilité de la construction réside dans ce principe de visibilité asymétrique. Michel Foucault reprend cette image dans son œuvre Surveiller et punir, et constate que cette forme de surveillance et les effets qu’elle produit structurent de nombreux domaines de la société.

Une transparence totale dans les réseaux sociaux, source de visibilité asymétrique

Quand vous allez sur votre compte Facebook, s’ouvre d’abord une page où sont affichées toutes les nouveautés qui se sont produites dans votre réseau. C’est très pratique, dans la mesure où vous n’avez pas besoin de regarder le profil de chacun de vos amis pour voir ce qui a changé. Vous voyez tout d’un coup. Vous pouvez aussi passer des heures à regarder les profils de vos nombreux amis, regarder ce qui vous concerne et ce qui ne vous regarde pas, sans que le propriétaire du profil en soit informé. On peut objecter à cela que ça n’est pas très grave puisqu’il s’agit de vos amis. Mais qui veut vraiment que la totalité de ses 500 amis voie à quel point il était ivre à la dernière fête ? Pour ne pas parler d’autres dommages collatéraux. D’ailleurs il n’est pas très difficile pour des tiers d’accéder aux informations personnelles présentes sur les social network sites. On parle toujours à ce propos de l’employeur-espion. La transparence dans les réseaux sociaux est garantie par le fait que toute information est reliée à une personne, ou plutôt à un profil. A chaque fois que vous écrivez quelque chose, sont affichés à côté votre nom et votre photo de profil. La possibilité d’identifier toute personne et toute action est indispensable au contrôle. Les deux principes qui font la spécificité du panopticon, à savoir une visibilité asymétrique et l’individualisation, sont donc bien respectés.

La démocratisation de la surveillance structure en fait les réseaux sociaux

Mais n’y a-t-il pas une différence essentielle entre le panopticon et Facebook? Y a-t-il quelqu’un qui assure la surveillance ?

En effet, il semble que quelqu’un nous surveille sans cesse mais l’on pourrait attribuer ce rôle à différents acteurs. On peut lire sans cesse dans les médias sur le non-respect de la sphère privée par l’entreprise de Marc Zuckerberg. Il semble que Facebook vende les données privées de ses utilisateurs. Le film The social network notamment montre que l’intégrité morale du personnage de Zuckerberg peut être fortement remise en question. On peut alors diaboliser le fondateur de Facebook, ou on peut penser à la CIA pour laquelle les réseaux sociaux doivent être de vraies mines d’information. Mais en réalité, il semble que la surveillance structure les réseaux sociaux d’une manière bien plus profonde.

En fait, la différence entre le panopticon et Facebook réside dans la démocratisation de la surveillance. Sur les social network sites, tout le monde surveille tout le monde. Chacun est à la fois prisonnier et gardien de la prison.

La contrainte d’apparaître comme quelqu’un de sociable pour accroître sa popularité

Si l’on surveille et sanctionne, c’est évidement pour faire respecter une norme. Quelle pourrait être cette norme dans le cas de Facebook ? D’après le sociologue allemand Luhmann, tous les systèmes sociaux fonctionnent selon un code binaire. Le système judiciaire, par exemple, fonctionne selon le code légal/illégal. On peut appliquer cette idée aux réseaux sociaux. Le code qui leur serait propre semble être alors le couple social/asocial. Cette norme attend de l’individu deux choses : d’une part, la normalité, et d’autre part, la sociabilité. La sociabilité est l’élément clé dans la mesure où elle est inhérente au fonctionnement des réseaux sociaux. On ne peut pas dire dans l’absolu ce qui est social, car cette norme est naturellement soumise à des transformations constantes. Le contenu de la norme varie dans le temps et selon les groupes d’amis. Ce qui est acceptable dans un réseau ne l’est pas nécessairement dans un autre. Il reste cependant vrai que l’on est contraint d’apparaître comme quelqu’un de sociable. Et plus précisément encore, il s’agit d’augmenter sa popularité et de s’autoperfectionner sans cesse. Les résultats d’une enquête entreprise par des chercheurs de l’université d’Amsterdam illustrent ces propos. D’après leur sondage, des éléments comme le nombre d’amis, la beauté de la photo de profil, le nombre de commentaires sur le mur, etc. ont un impact considérable sur la popularité d’une personne (d’un profil). Les participants du sondage ont affirmé en grande partie préférer être amis avec une personne jugée populaire. On semble être dès lors sous la pression constante de devoir améliorer l’apparence pour satisfaire aux exigences de la popularité. Cette pression ne s’exerce pas seulement online, mais aussi dans la vie offline. Pensez par exemple à l’habitude que l’on a de toujours faire bonne mine sur les photos puisqu’elles vont être sans doute sur le net le lendemain. Ce n’est pas seulement le fait que chacun préfère être populaire au lieu d’être rejeté qui nous fait respecter la norme. On peut observer les sanctions qui punissent une transgression. Ces sanctions vont d’un refus d’attention à ce que l’on appelle le cyperbulling. L’exemple le plus tragique est le suicide de Tyler Clementi. Ce jeune New yorkais avait été filmé en cachette par son colocataire pendant qu’il avait une relation sexuelle avec un homme. Le colocataire avait mis ensuite la vidéo sur Facebook. Tyler n’a pas supporté la moquerie et a pris la décision de sauter du Brooklyn Bridge (le fait de casser le couple voir/être vu baisse le seuil d’inhibition).

Un acte d’assujettissement

Michel Foucault explique que la subtilité du panopticon réside dans le fait que les prisonniers, sachant qu’ils peuvent être observés à tout moment, intériorisent ce regard et s’autodisciplinent : «… L’effet majeur du Panoptique : induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir ».

L’impression d’agir librement que nous avons quand nous choisissons quel contenu nous publions sur notre profil et quand nous réfléchissons à quelle image nous voulons donner de nous, semble être illusoire. En fait, il s’agit d’un acte d’ « assujettissement », comme le formule Foucault. Un acte, donc, de soumission et en même temps de construction d’identité. Ce que nous appelons raisonnable, c’est bien souvent ce qui est socialement bien vu. Il ne faut pas confondre raison et servitude volontaire. La différence entre l’acte libre et la servitude, c’est l’universalité du premier. Ainsi on revient à Kant et à l’impératif catégorique qui nous dit : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ».

La liberté restera toujours à conquérir !

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