La droite au couteau de cuisine

Le 18 novembre 2012 restera dans l’histoire de la droite républicaine française comme un tournant, un basculement qui réorienta son destin. La lutte fratricide pour le leadership de l’UMP entre Jean-François Copé et François Fillon met à mal l’unité du grand parti de droite républicaine, et donc, l’alternance la plus vraisemblable au pouvoir socialiste.

Source : ladepeche.fr

“La gravité de la situation est extrême tant elle menace d’écarter la droite républicaine du pouvoir pendant de longues années”.

Quelle que soit l’issue de cette querelle dégradante pour les deux hommes et leur parti, la crédibilité de M. Fillon et de M. Copé est entamée, et avec elle, celle de leur famille politique, ouvrant le champ au fractionnement de la droite républicaine et à l’hégémonie nouvelle du Front National au sein de la droite. Dès lors, la possibilité d’une élimination au premier tour de la présidentielle de 2017 par le FN est réelle. Mais auparavant, une droite morcelée et désunie au message brouillé aura perdu à nouveau les élections locales pourtant promises à l’opposition. La gravité de la situation est extrême tant elle menace d’écarter la droite républicaine du pouvoir pendant de longues années et, au-delà, met en danger la démocratie en la privant d’un flotteur droit républicain capable de remporter une élection. Le Parti socialiste, lui-même contesté sur sa gauche en raison de son virage social-démocrate, resterait alors le seul parti capable d’assurer une ligne démocratique en France. C’est pour cela que l’UMP, même affaiblie, doit modifier sa stratégie à l’égard du FN puisque l’échec de l’ostracisme est manifeste. L’UMP pourrait, sans s’allier à lui, lui permettre d’avoir un groupe de députés à l’Assemblée nationale au nom des 20% de citoyens qui le soutiennent. En retirant ses candidats dans une vingtaine de triangulaires avec la gauche où le FN serait devant l’UMP et réciproquement, la droite pourrait reprendre du même coup quarante circonscriptions à la gauche. Cela écornerait son image de parti anti-système et apaisera la colère de ses électeurs. Leurs critiques étant entendues, l’exaspération, par un phénomène de catharcis, serait contenue et s’exprimerait moins dans les urnes – du moins faut-il l’espérer.
Cette situation résulte d’une certaine droitisation de la société qui s’est révélée patente à partir du 21 avril 2002 et l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle. C’est alors que Nicolas Sarkozy a entamé une conquête de l’opinion de droite par une politique de sécurité en tant que ministre de l’Intérieur, puis identitaire, en tant que Président de la République à partir de 2007 avec le débat sur l’identité nationale et le discours de Grenoble. Néanmoins, la politique de Nicolas Sarkozy n’a consisté qu’en un accompagnement des électeurs vers la droite, dans une logique de bottom-up, qui a vu le pouvoir s’adapter au désir du peuple et renouveler ses représentants en conséquence. La campagne interne à l’UMP a permis de constater à nouveau cette droitisation qui effraie certains élus du parti qui rejoignent l’UDI, en oubliant que les voix qui les ont faits ne les y suivront pas majoritairement.
La crise de l’UMP se produit quatre ans après la crise économique de 2008 qui pèse désormais durement sur la société française et dont les classes moyennes sont marquées par la peur du déclassement social. Cela se produit alors même que le Président Hollande a trahi ses promesses de campagne, discréditant un peu plus la parole politique, et révélant son statut de remplaçant mal préparé et à l’envergure déficiente après la défection de Dominique Strauss-Kahn. Sans compter une défiance profonde du peuple pour ses élites symbolisée par la crise de Sciences Po Paris à l’ENA, au point de rappeler le chaos décrit par Marc Bloch dans L’étrange défaite en 1940.

“JFC semble être le gagnant relatif de ce duel, et peut remercier la sagesse des sénateurs UMP qui ont enrayé la logique de scission”.

La querelle de l’UMP a cependant donné de nombreux enseignements sur la nature des deux candidats et leurs poids véritables. La popularité de François Fillon devait lui permettre une victoire nette et facile, sa mise, a minima, en ballotage par Jean-François Copé constitue en soi un échec, qu’il a parachevé en brisant son image de rassembleur serein dans une querelle qui l’a abaissé. JFC semble être le gagnant relatif de ce duel, et peut remercier la sagesse des sénateurs UMP qui ont enrayé la logique de scission, que Fillon avait encouragé en mobilisant ses proches députés dans un groupe parlementaire (R-UMP) et en parlant de « mafia » à propos d’un parti au sein duquel il a fait toute sa carrière politique, qu’il a voulu diriger et dont il espère encore le soutien pour la présidentielle de 2017. Quant aux irrégularités du scrutin, les deux côtés semblent y avoir participé. La haine s’est emparée d’un parti qui semble avoir fait sienne la vieille formule de Charles Maurras à propos de ceux qui, à droite, voulaient préparer la guerre contre l’Allemagne hitlérienne dès 1934, « Vous avez un revolver ou un couteau de cuisine […] qui servira contre les assassins de la paix. » Malgré cette haine, en 1939, Paul Raynaud ordonnait le réarmement de la France avec l’aide de son secrétaire d’Etat à la guerre, Charles de Gaulle, avant que celui-ci ne remporte la seule victoire française précédant l’armistice grâce à sa division blindée expérimentale face aux panzers allemands. Le jeune Général avait ensuite organisé la reconquête de la France depuis Londres avec l’appui des Français Libres de tout l’empire.
L’avenir immédiat de l’UMP et plus simplement de la droite républicaine, s’annonce moins glorieux, face au spectre d’une division haineuse au moins aussi forte qu’en 1995 entre balladuriens et chiraquiens, avec cette fois la terrifiante promesse qu’en cas de double candidature au premier tour de la présidentielle, la droite de Bonaparte et de Gaulle, divorcée des orléanistes de l’UDI, sera vaincue par celle de Maurras. L’échec de la médiation Juppé et le peu d’écoute des conseils de Nicolas Sarkozy rendent cette éventualité vraisemblable, d’autant plus que le recours traditionnel à l’homme providentiel est impossible car Jacques Chirac est amoindri, Valéry Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy sont des présidents désavoués par le peuple, et Alain Juppé n’a pas la légitimité démocratique nécessaire. L’ornière est béante et avec la faillite de la droite de gouvernement, c’est la République toute entière qui pourrait sombrer, privée de celle qui à travers le temps a défendu son indépendance et l’âme de la nation lorsque le pays était au bord de l’abîme.
Les renoncements et les reniements du gouvernement ainsi que les divisions de la droite faisant du FN le premier parti d’opposition, font que la République n’a jamais été aussi proche du chaos, de l’extrémisme alors qu’elle se trouve sans recours possible, au plus dur d’une crise économique sans précédent, et que ses élites ont perdu la confiance du peuple. Le sursaut est encore possible, mais de moins en moins probable car plus personne ne semble à même de l’incarner.

Pierre Bonneau
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